CHAPITRE XLI
Dans le réfectoire du Grand Temple, sur Yavin 4, Cilghal gardait le silence, s’efforçant de ne pas céder à l’insistance d’Ackbar.
De nouveau vêtu de son uniforme, l’amiral était penché sur sa compatriote, les deux mains posées sur ses épaules. L’aspirante Jedi sentait la force de l’officier et sa détermination. Mais elle refusait d’accéder à sa demande.
– Vous ne vous déroberez pas si facilement, ambassadrice. Il ne suffira pas de dire que c’est impossible. Il faudra le démontrer.
Cilghal se sentait toute petite face à ce héros de légende. Même si aucun humain ne s’en apercevait, elle voyait sur son visage combien il avait souffert et lutté, ces derniers temps.
Après le drame de la planète Vortex et sa démission, le Calamarien avait vécu avec un atroce poids sur la conscience. Délivré de la culpabilité, il avait réintégré l’armée et repris le combat.
Y compris celui qu’il livrait à présent.
– Il n’y a plus eu de guérisseurs Jedi depuis des lustres, dit Cilghal. Maître Luke pense que je suis douée en ce domaine, mais je n’ai pas reçu d’entraînement spécifique. Je serai hésitante, maladroite, je n’oserai pas…
– Il faut prendre le risque ! coupa Ackbar.
Il la lâcha et recula, la blancheur de son uniforme faisant cligner les yeux de sa jeune compatriote.
Dorsk 81 entra et jeta un regard en coin à Ackbar. Reconnaissant le commandant en chef de la flotte, il marmonna de vagues excuses et battit en retraite.
Ackbar continuait à fixer Cilghal. Elle accepta de croiser son regard, mais attendit qu’il parle le premier.
– Je vous en supplie, dit-il. Mon Mothma mourra dans quelques jours si vous ne faites rien.
– Quand je suis devenue ambassadrice, puis lorsque j’ai débarqué sur Yavin 4 pour suivre l’enseignement de maître Skywalker, j’ai juré de faire tout ce qui serait en mon pouvoir pour servir et défendre la Nouvelle République. (Elle baissa les yeux sur ses mains palmées.) Si mon maître a foi en moi, qui suis-je pour douter de son jugement ? Rejoignons votre vaisseau. En route pour Coruscant !
Dans le Palais Impérial reconstruit, Cilghal fit le point de la situation et sentit renaître son angoisse.
Mon Mothma n’était plus consciente. Les micro-tueurs avaient envahi son corps, détruisant ses cellules les unes après les autres. Sans les machines qui la maintenaient en vie, elle aurait été morte depuis des jours.
Certains membres du Conseil avaient demandé qu’on la débranche, car la conserver dans cet état leur semblait une vaine torture. Apprenant qu’une des élèves de son frère accourait à la rescousse de la malade, Leia Organa Solo, la nouvelle présidente, avait insisté pour qu’on laisse cette ultime chance à son amie.
Dès son arrivée dans la Cité Impériale, Cilghal, flanquée de Leia et d’Ackbar, avait été conduite dans la chambre où Mon Mothma attendait la mort.
Les yeux noirs de Leia passaient de Cilghal à l’agonisante. Derrière les larmes de l’humaine, la Calamarienne sentit un espoir fou qui n’osait pas s’exprimer.
Les odeurs médicamenteuses et les émanations des produits chimiques stérilisants irritaient les yeux et la peau de la Calamarienne. Elle eût aimé nager dans les eaux apaisantes de sa planète et chasser de son corps les toxines et les pensées négatives qui l’empoisonnaient.
Mais Mon Mothma avait beaucoup plus besoin qu’elle de cette purification.
Elle avança vers la mourante, laissant Leia et Ackbar derrière elle.
– Sachez que je ne connais rien de spécifique sur les pouvoirs de guérison des Jedi, dit-elle comme pour s’excuser. J’ignore quantité de choses sur le poison qui est en train de la détruire…
Elle prit une grande inspiration.
– Qu’on me laisse seule avec elle ! Nous mènerons ensemble ce combat. Et nous vaincrons… peut-être…
Après avoir murmuré de brefs encouragements, Ackbar et Leia sortirent. Cilghal s’en aperçut à peine.
Sa robe bleue d’ambassadrice flottant autour d’elle, la Calamarienne se pencha sur le corps immobile de Mon Mothma. Invoquant la Force – mais ignorant ce qu’elle était censée en faire –, elle commença par établir un diagnostic.
Quand elle découvrit en profondeur le corps de sa patiente, l’importance des dégâts causés par le poison l’étonna. Comment l’ancienne présidente avait-elle pu vivre jusque-là ? L’incertitude submergea l’esprit de Cilghal.
Pouvait-elle s’opposer à pareille maladie ? Alors qu’elle ne comprenait pas comment la Force aidait les créatures vivantes à guérir, pouvait-elle lui demander ce qui ressemblait à s’y méprendre à une résurrection ? Les droïds médicaux les plus perfectionnés avaient été incapables d’enrayer le mal.
Face à la déroute de la médecine, que valait une simple élève Jedi ?
Cilghal allait seulement faire ce que maître Skywalker lui avait appris : sentir avec la Force, entrer en contact avec les êtres vivants, déplacer des objets.
Elle enveloppa Mon Mothma d’un halo de Force, espérant trouver une réponse à ses questions, ou au moins un début.
Ses pouvoirs de Jedi étaient-ils en mesure de redonner vie à Mon Mothma ? Devait-elle aider la patiente à guérir, ou chercher un moyen de la stabiliser ?
Tandis qu’elle hésitait, une autre possibilité lui traversa l’esprit. L’importance de l’effort à produire l’inquiétant, elle tenta de chasser cette idée. Mais il lui fallait l’examiner.
Maître Skywalker leur avait parlé de son séjour sur Dagobah, où Yoda lui avait appris que la « taille ne comptait pas ». Pour le vieux maître, soulever le chasseur de Luke n’était pas plus difficile que manipuler un caillou.
Cilghal pouvait-elle inverser la proposition ? Utiliser la Force pour déplacer l’infiniment petit ?
Elle cligna plusieurs fois des yeux. Des millions de microscopiques tueurs habitaient le corps de Mon Mothma.
La taille importe peu…
Si la Calamarienne pouvait extirper le poison du corps de la malade, la guérison se ferait d’elle-même, sans difficultés particulières.
Cilghal refusa de se laisser décourager par la vision du nombre de molécules qu’il lui faudrait combattre une à une, les arrachant d’abord à la cellule qu’elles avaient colonisée, puis à la chair de la mourante.
La Calamarienne prit la main gauche de Mon Mothma et la souleva, laissant ses doigts reposer dans une petite coupe de cristal qui avait dû servir à lui faire boire des médicaments. Malgré toute la délicatesse de Cilghal, des veines éclatèrent sous la peau translucide de l’ancienne présidente.
Cilghal laissa la Force couler à flots dans le corps de Mon Mothma. Fermant les yeux, elle commença à voyager à travers ses organes, utilisant sa vision intérieure pour sonder chaque cellule.
La guérisseuse fut projetée dans un univers étrange dont les composants – cellules, nerfs, fibres musculaires – n’étaient plus capables de remplir leur fonction. Sans vraiment comprendre ce qu’elle voyait, elle distingua d’instinct les parties saines des molécules qui conspiraient à la destruction de Mon Mothma.
Grâce à la Force, la Calamarienne put se doter de « doigts » minuscules qui saisirent un des microtueurs et l’expulsèrent du corps affaibli.
C’était donc possible ! Mais la tâche semblait démesurée. Ce n’étaient pas des millions, mais des milliards de cellules qu’il allait falloir nettoyer.
L’une après l’autre…
Encouragée par son premier succès, Cilghal se tourna vers une autre proie.
Puis une autre.
Et encore une autre…
– Son état s’améliore ? demanda Leia, debout sur le seuil de la porte.
Elle revenait d’une réunion où le général Antilles, le docteur Xux et Yan Solo avaient fait un rapport complet sur la bataille de la Gueule.
Leia avait écouté attentivement, couvant du regard son mari, qu’elle avait trop peu vu à son goût, ces derniers jours. Mais dans un coin de son cerveau, l’image de Mon Mothma n’avait pas cessé de tourner.
– Rien ne se passe, dit Ackbar. J’aimerais comprendre ce que Cilghal essaye de faire.
La Calamarienne n’avait pas bougé depuis neuf heures. Assise à côté de Mon Mothma, les mains posées sur sa peau, elle était plongée dans une transe qui semblait ne jamais devoir cesser.
Le droïd médical n’ayant pas prévu que la malade vivrait aussi longtemps, devait-on s’autoriser un peu d’espoir ?
Leia jeta un coup d’œil et constata que rien n’avait changé. Les doigts de la main gauche de Mon Mothma étaient toujours dans la coupe, des gouttes d’un liquide épais en tombant à peu près toutes les demi-heures. Le processus était trop lent pour qu’on puisse vraiment l’observer, mais le résultat était visible : une petite quantité de liquide au fond du récipient.
Vêtu d’un uniforme vert sombre dépourvu de galons, Terpfen faisait les cent pas dans le couloir. Bien que pardonné, l’ancien chef mécanicien avait refusé qu’on lui rende son grade. Depuis son retour d’Anoth, il n’avait presque pas quitté ses quartiers.
Il s’immobilisa à plusieurs mètres de la chambre. Leia savait qu’il se jugeait responsable des malheurs de l’ancienne présidente. Même si elle comprenait qu’il se sente coupable, l’épouse de Yan commençait à se lasser de le voir se complaire dans sa misère. Il était temps qu’il réagisse !
Terpfen approcha enfin et s’inclina devant Ackbar.
– Monsieur, je suis arrivé au terme de ma réflexion. Je veux retourner sur Calamari et continuer votre œuvre. Corail City a besoin d’être reconstruite. Et… je crains de ne plus jamais me sentir à l’aise sur Coruscant.
– Terpfen, croyez que je vous comprends, répondit Ackbar. Je serais mal venu d’essayer de vous faire changer d’avis. Vos projets me semblent un bon compromis. Vous avez besoin de guérir et de vous amender…
Terpfen se redressa comme s’il avait retrouvé un peu de confiance en lui.
– Je voudrais partir dès que possible.
– J’arrangerai ça.
Le chef mécanicien se tourna vers Leia.
– Ai-je votre permission, madame la présidente ? demanda-t-il.
– Vous l’avez, Terpfen.
Le Calamarien s’en fut. Leia se tourna de nouveau vers la chambre…
Très tard dans la nuit de Coruscant, Cilghal quitta le chevet de Mon Mothma. Titubant, elle tenait dans la main droite la coupe de cristal, remplie du poison que l’ambassadeur Furgan avait jeté au visage de la présidente.
Les deux gardes en faction devant la chambre se hâtèrent d’aller aider la Calamarienne, si épuisée qu’elle pouvait à peine mettre un pied devant l’autre.
Le bras tremblant, elle tendit la coupe à un garde.
– Faites attention, murmura-t-elle. Incinérez le tout.
L’autre soldat activa l’intercom et fit appeler les membres du Conseil.
– Et Mon Mothma ? demanda le premier homme.
– Elle guérira… (Les yeux de la Calamarienne se fermaient tous seuls.) Pour l’instant, il faut qu’elle se repose… (Lentement, la guérisseuse glissa sur le sol.) Et moi aussi, finit-elle, plongeant immédiatement dans une transe Jedi.